Extrait du sixième chapitre :
Comparons l'Intelligence Artificielle (IA) avec notre intelligence.
Pendant sa conférence de presse, Eliot Rubik analyse ce qui fait la différence fondamentale entre les réseaux de super-calculateurs et notre intelligence humaine.
Chapitre 6 :
intelligence
(année 2310)
- Reprenons cette phrase intéressante : l’intelligence est la faculté d’interagir avec l’environnement dans lequel on se trouve. Et posons-nous la question : comment un serveur peut-il interagir avec son environnement ? Au début du vingt et unième siècle, même avec une puissance de calcul mondiale l’Intelligence Artificielle n’avait pas accès aux sensations physiques. Vous le savez maintenant, elle a fait un formidable bond en avant dès qu’elle fut installée dans des androïdes. À ce moment-là, elle a pu bénéficier, comme nous, d’un fabuleux outils qui est la main. Et en conséquence, des capteurs sensoriels au niveau de la peau artificielle. La vue, l’ouïe, l’odorat, et un appareil locomoteur complet pour justement fuir ou être attiré par tel ou tel environnement. Ce sont ces traits d’union avec l’extérieur qui ont permis ce bond en avant de l’IA, auparavant parquée dans des serveurs. Elle a pu enfin, à l’instar d’un bébé qui vient de naître, se développer dans le monde réel, et non plus dans un monde uniquement numérique, dénué de toute sensation. Avant de vivre dans des corps, elle était prisonnière d’un système de réseaux et de serveurs. Imaginez un tétraplégique isolé dans une chambre, avec comme seules informations, une télévision relayant des images et du son provenant de partout dans le monde. Et si il n’avait connu que cela ? Aucune odeur, aucune sensation tactile, aucune interaction avec un autre individu depuis sa naissance. Lui aussi serait prisonnier de son corps… L’Intelligence Artificielle avait connu cette période d’isolement dans un monde numérique. L’avènement de la robotique lui avait donné la possibilité de quitter ce monde virtuel pour vivre pleinement dans notre monde réel. Et pourtant… il lui manquait encore quelque chose pour vraiment nous ressembler… »
La fin de cette phrase fut suivie d’un long silence. L’assemblée de journalistes attendait avec impatience la suite de cet exposé qui s’était transformé en un conte. Puis, l’un d’eux, situé au premier rang, brisa le silence.
« Que leur manquait-il donc pour nous ressembler ?…
- Des cocktails… Des mélanges, des concentrations variées… En réalité, le versant hormonal de ce que nous sommes. Car il faut également compter sur celui-ci, qui est un "reliquat" de l’évolution du vivant : plus on descend dans l’échelle de la complexité du vivant, moins le tissu neuronal est présent, au profit du système hormonal. L’évolution du cortex cérébral chez nous a un contrôle très important sur notre soma, notre corps. Mais il travaille avec notre système hormonal et la myriade de rétro-contrôles, c’est à dire l’ensemble des rétro-régulations très complexes de ce système, parallèle au système nerveux. Deux systèmes qui ne sont pas cloisonnés, car ils travaillent de concert.
- S’il vous plaît… Pourriez-vous illustrer cela avec un exemple ? demanda un autre journaliste.
- Dans la réalité, il est possible d’observer des comportements différents, face à une même situation, selon les individus, en fonction du taux de certaines hormones. Ces variables peuvent être naturelles ou liées à des dérèglements. Mais elles inter-agissent sur notre perception de l’environnement, nos réflexions, et nos prises de décisions. On peut même mesurer la part physiologique de ces cocktails hormonaux sur nos sentiments. Il n’y a qu’à voir les variations de comportements, en fonction du taux de testostérone, de thyroxine, de sérotonine, d’adrénaline, voire du système hormonal qui régule la tension artérielle… Bien sûr, il ne s’agit pas de réflexion corticale, mais d’un système phylogénétiquement ancien qui agit sur notre interaction avec l’environnement.
- Alors ? Où commence l’intelligence ? Car si une bactérie peut fuir un milieu trop acide, ou trop chaud pour préserver son intégrité, que dire d’un super calculateur qui ne fuit pas un feu dans le bâtiment où il se trouve ? Qui est le plus intelligent des deux ? demanda un journaliste.
- Voici un élément de réponse : ces cocktails hormonaux vont induire un état d’esprit particulier, comme la joie, la tristesse, la colère. On le sait par la notion de Quotient Émotionnel, opposé au Quotient Intellectuel. La réussite d’un projet dépend aussi des émotions, c’est à dire, dans ce cas précis, de la volonté. Comment aurait agi le découvreur du nouveau monde devant sa première mutinerie, sans la volonté qui le poussait dans la réussite de son projet ?… Cette volonté n’est-elle pas mue par l’émotion ? Pourtant, on dit qu’il ne faut pas agir sous le coup de l’émotion. Mais cette formulation n’est valable que quand les actions sont issues d’une poussée d’émotions à cent pour cent. Le but étant de faire revenir la raison dans ce chaos de sentiments. Cependant, au final, ce sont bien les émotions qui sont le moteur de nos actions. Nos grandes réalisations n’existent que parce qu’elles étaient poussées par la curiosité de découvrir, la joie de conquérir, le bonheur de convaincre. Que des émotions… Alors, à votre avis… une intelligence artificielle, qui n’est faite que de raisonnement, peut-elle ressentir de la tristesse lors de la perte d’un être cher ?… Va-t-elle investir dans un traitement vétérinaire pour sauver un chat sauvage qui demande de l’aide ? Surtout, sans avoir l’assurance de le sauver.
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